Portrait: Sakoba Keita, en pointe dans la lutte conte Ebola en Guinée⃰

A 61 ans, le coordonnateur national de la riposte contre Ebola en Guinée, le docteur Sakoba Keïta, symbolise l’engagement des services de sanitaires guinéens contre cette épidémie. Il assure que son pays saura tirer les bonnes leçons de cette crise qui a fortement contribué à mettre à nu les failles de son système sanitaire.

Spécialiste de santé publique, ce médecin a été à bonne école, pour avoir effectué ses études à Cuba (1973 à 1980), pays réputé pour la force de son système de santé publique. Aussi le docteur Keïta s’est-il mis aux services de son pays dès son retour au bercail, au début des années 1980. Il a débuté comme médecin-chef de la Prévention de la Haute-Guinée, poste qu’il a occupé pendant près de 14 ans. C’est dire sa grande connaissance du système sanitaire guinéen, dont il fait un diagnostic lucide.

«Nous savons tous que notre système de santé n’a pas encore atteint le niveau qu’on désire. C’est vrai aussi que notre système de surveillance n’est pas au top niveau », admet ce natif de N’Zérékoré, la plus grande ville de la Guinée forestière, région du sud-est du pays, où l’épidémie Ebola a fait son apparition en février 2014.
« Même le ministère de la Santé a été vraiment déséquilibré, parce que ce sont les mêmes acteurs qui sont mobilisés pour Ebola. Mais nous sommes en train de tirer les leçons de nos forces et nos faiblesses pendant cette riposte», assure Sakoba Keïta, nommé coordonnateur national de la riposte contre Ebola en septembre 2014.

Avant cette date, il était chef de la Division prévention depuis 2008, après avoir longtemps servi comme coordonnateur national du Programme de lutte contre la lèpre. Ces premières responsabilités – il dit avoir eu à gérer 24 épidémies avant celle d’Ebola -, ajoutées aux formations reçues en matière de gestion des urgences, font qu’il s’est adapté «au rythme intense de coordination au niveau de la riposte contre Ebola ». Des journées passées entre réunions, visites de terrain, conférences de presse et rédaction de rapports, mais aussi lectures de correspondances jusque tard dans la nuit – «au moins 150 mails par jour ».

Un supplément d’énergie

Le docteur Sakoba Keïta explique que, de cette manière, il parvient à préparer ses « petits rapports de journée » pour se mettre au courant des dernières nouvelles, en interrogeant «toutes les coordinations locales»«Tout cela nécessite de l’énergie et un effort sur soi pour pouvoir tenir », dit-il. «Le ministère de la Santé a mobilisé tout le personnel de santé et a mis à disposition nos installations pour qu’on puisse fonctionner. Les ministères de la Défense et de la Sécurité ont également joué leur partition. Chacun, en ce qui le concerne, a apporté sa contribution », fait-il valoir, pour témoigner des efforts quotidiens des services concernés dans la riposte contre Ebola et anticiper sur les critiques, notamment de corruption.

Le président guinéen, relativement perplexe quant au rôle de certaines ONG dans cette crise humanitaire, a parlé d’«Ebola Business », une critique qui n’est pas sans objet vu l’ampleur de la corruption dans les systèmes sanitaires africains. Sans compter que dans le cas précis de la Guinée, l’aide internationale ne manquait pas de susciter des appétits. « Nous on a été très prudents, pour éviter qu’on accuse le gouvernement et nous-mêmes de détournements de fonds. La plupart de fonds qu’on a alloués à la Guinée ont transité par les agences du système des Nations unies, parce qu’elles ont déjà des contrats, des systèmes de procédures validées avec ces donateurs », précise-t-il.

«C’est vrai qu’on n’a pas encore toute la transparence et les rapports pour voir comment l’argent reçu par les ONG et ces agences a été utilisé, mais comme nous tendons vers la fin de l’épidémie, ils ne tarderont pas à nous transmettre ces documents», relève le docteur Keïta. De manière générale, les bonnes habitudes d’hygiène «apprises au cours de cette riposte doivent nous servir. Leur négligence peut nous faire risquer d’autres maladies à venir», souligne-t-il, pour anticiper sur la fin annoncée de la fièvre Ebola.

Servir de cobaye

Le 31 juillet 2015, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annonçait la découverte d’un vaccin dénommé «VSV-EBOV» contre l’épidémie d’Ebola, qui a été testé en Guinée sur plus de 4 000 personnes. Celui-ci s’est révélé à 100 % efficace, selon l’agence onusienne. « Un essai sur 4000 personnes, à commencer par moi-même », renseigne le docteur Sakoba Keïta, signalant que 16 des personnes prises pour témoins qui n’ont pas été vaccinées «ont développé la maladie ». «Ce chiffre-là est très significatif pour valider ce vaccin afin qu’on continue à l’utiliser pour arrêter sa propagation », commente le médecin.

La directrice générale de l’OMS, Margaret Chan, a pour sa part qualifié cette découverte d’une «avancée très prometteuse» dans la lutte contre l’épidémie d’Ebola. «Je pense que les prières formulées pour la fin d’Ebola sont exaucées. Avec le nouveau vaccin, c’est une des découvertes que nous attendions. Cela constitue un tournant pour nous», renchérit le docteur Sakoba Keïta. «Je me sens content comme pendant un jour de Tabaski, car mon rêve a été réalisé. Nous pensons qu’à partir de maintenant, cette maladie ne pourra plus faire des dégâts en Guinée. Et même les autres flambées qui pourraient survenir, nous pourrions les étouffer rapidement », promet-il.

«Les bonnes habitudes d’hygiène apprises au cours de cette riposte doivent nous servir. Leur négligence peut nous faire risquer d’autres maladies à venir», déclare-t-il, en invitant ses compatriotes à maintenir le lavage des mains systématique, pour éviter des maladies comme le choléra. « Déjà nous sommes en août, qui constitue le mois de haute transmission de cette maladie dite des mains sales », poursuit Keïta, décoré d’une médaille française, le 14 juillet dernier, en reconnaissance de son « engagement dans la riposte contre Ebola ».

Bachir Sylla (La République)

Produit en partenariat avec Ouestafnews grâce à l’appui d’Osiwa⃰

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