Kémoko Touré, ancien directeur de la CBG : « Certaines autorités, qui se prévalaient de privilèges indus, ne m’ont pas laissé de répit»

(Guinéeco.info)-Dans cette interview qu’il a accordée à Guinéeco.info, M. Kémoko Touré, l’ancien directeur général de la Compagnie des bauxites de Guinée (CBG) revient sur les réformes et les résultats de son action à la tête de cette importante compagnie. Il jette également un regard critique sur la gestion du secteur minier guinéen, en s’attardant sur la nécessité pour l’Etat et les sociétés minières évoluant en Guinée à respecter leurs engagements contractuels. Lisez plutôt cette interview qui ne manque pas d’intérêt. 

Guinéeco.info : M. Touré, rappelez-nous brièvement votre parcours professionnel

Kémoko Touré : Je suis un industriel Guinéen. Je suis parti de la Guinée à l’âge de 19 ans, après avoir eu Baccalauréat en 1967. J’ai effectué mes études universitaires en France, parallèlement à mes activités professionnelles, pendant une quinzaine d’années. L’essentiel de ma carrière professionnelle s’est déroulée dans de grands groupes multinationaux en tant que  manœuvre /ouvrier (3 ans), dessinateur industriel, technicien et ingénieur (pendant 7 ans) et cadre de direction (pendant 23 ans). J’ai en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique. Depuis plus de 3 ans, j’écris des livres et je suis membre de l’Association des Ecrivains de Guinée-AEG. Je suis également consultant et occasionnellement agriculteur par passion.

Qu’est-ce qui avait plaidé en faveur de votre choix comme directeur général de la CBG ?

Je suppose que c’est mon profil. En tout cas, mon embauche ne doit strictement rien à personne. J’avais tout simplement été identifié en France par un chasseur de têtes qui prit contact avec moi lorsque son cabinet fut chargé de trouver pour la première fois, un industriel d’origine guinéenne pour le poste de directeur général de la Compagnie des Bauxites de Guinée. J’ai ensuite été choisi parmi d’autres candidats dont j’ignore les provenances.

Dans quel état, notamment financier,  aviez-vous trouvé cette compagnie à votre nomination ?

J’ai trouvé une belle société industrielle capable d’extraire, de traiter et d’expédier des millions de tonnes de bauxite depuis 1973 ! La CBG, de par ses structures de coût et de prix, n’a pas à priori vocation à générer des pertes mais l’augmentation des coûts est surtout préjudiciable à la Guinée qui bénéficie de 65% du résultat imposable. Les partenaires extérieurs qui sont en même temps les clients, eux, tirent surtout leur épingle du jeu en procédant à la vente de la bauxite transformée en alumine dans une première phase et en alumine en en phase finale. Il faut peut-être rappeler que la Guinée détient 49% des actions de la CBG tandis que les partenaires extérieurs en détiennent 51%.

Après ma prise de fonction, j’ai rapidement fait le constat que le volume de bauxite vendu était assez faible alors que la capacité de production installée permettait de produire et de vendre beaucoup plus. La conséquence de cette baisse de volume était la baisse directe de revenus importants pour la Guinée. Des détournements d’actifs et d’autres facteurs de la compagnie venaient aggraver cette situation.

Quel a été votre résultat à la tête cette société minière que tout le monde présente  comme un modèle en Guinée ?

Attention, il faut se méfier des superlatifs. La CBG a connu de belles réussites avant moi et elle connaîtra sans aucun doute, de très belles réussites après moi. En termes d’entreprise, il est plus aisé de réussir de belles performances à partir d’une situation plutôt dégradée que d’une situation déjà optimisée. Après un rapide diagnostic de la situation, j’ai pris, avec le soutien du conseil d’administration et des salariés, les mesures appropriées pour accroître considérablement les performances de la compagnie.

Parmi ces mesures, on peut citer, entre autres, l’évaluation des capacités réelles de la compagnie ; la reconnaissance et la valorisation des compétences existantes ; la restauration des capacités internes techniques et humaines ; une lutte sans merci contre les vols, les détournements et les conflits d’intérêts qui étaient légion ;  l’élaboration et la mise en place effective d’un Code d’Ethique et de Conduite des Affaires ; l’amélioration significative des conditions de vie et de travail des employés ; la reconnaissance financière et sociale des performances réalisées ; l’instauration d’un dialogue franc avec les partenaires extérieurs.

Tout ça, pour quels résultats, M. Touré ?

Les résultats ont été notamment : l’augmentation du volume exporté de plus de 40% sans augmentation de capacité (une productivité sans précédent) ; le doublement du résultat de la compagnie en trois ans ; l’établissement de nouveaux records industriels depuis la création de la société ; la mise en place d’indicateurs transversaux physiques et financiers, de suivi de la performance ; le financement de petites sociétés créées par des jeunes résidant dans nos zones industrielles ; la rénovation de la totalité des logements des travailleurs dans les Cités de Kamsar et de Sangarédi ; le bitumage des principales voies de circulation de l’usine ; l’alimentation 24/24 en eau et en électricité des Cités industrielles de la CBG en supprimant les branchements clandestins effectués avec la complicité de certains techniciens en charge de la distribution ; la mise en place de chambres froides à la morgue de l’hôpital de Kamsar ; la création d’un Musée de la CBG ; la restauration de « Dougoufissa », un superbe lieu de loisirs au profit de tous les travailleurs ; la signature d’une trêve sociale de trois ans avec les partenaires sociaux ; la construction en 3 mois du Village communautaire de Boké à l’occasion du 54ème Anniversaire de l’indépendance de la Guinée. Ce bel ensemble de 13 bâtiments a été réalisé avec la participation des petites entreprises créées par les jeunes de la Région avec le financement et le soutien de la CBG.  Il y aussi le lancement simultané, en 2012, de toutes les certifications ISO (Entreprise, Usine, Environnement, Sécurité), une première en Afrique subsaharienne. J’ai été récemment informé de l’obtention de ces certifications. Je dis donc Bravo aux équipes de relève ! Nous avions obtenu également l’accord du conseil d’administration pour procéder à une augmentation significative de capacité en 2017 et en 2022 avec, notamment l’arrivée comme nouveau client de Mubadala des Emirats Arabes Unis. Enfin, je souligne la participation active de la compagnie à l’Initiative de Transparence des Industries Extractives-ITIE.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la mise en œuvre de vos réformes ?

J’ai rencontré les difficultés inhérentes à toutes les actions de changements structurels. Les résistances étaient très fortes aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la compagnie. A l’intérieur, les prédateurs voyant leurs revenus illégitimes et illégaux fondre ne m’ont fait aucun cadeau et ont utilisé tous les moyens pour empêcher ou retarder la mise en place effective des mesures nécessaires. A l’extérieur, certaines autorités, qui se prévalaient de privilèges indus, ne m’ont pas laissé de répit. Après une sorte de lune de miel, ma volonté de maximiser les capacités et les profits de la compagnie m’opposera aux partenaires. Les raisons sont diverses. Il faut savoir que l’on peut être partenaires et avoir des intérêts divergents sur certains aspects du partenariat. Il appartient à chaque partie de se montrer vigilante, ce que nous, Guinéens, ne savons pas encore très bien faire.

Quelle place occupe la contribution au développement communautaire dans la stratégie de la CBG ?

Depuis une trentaine d’années, la CBG a procédé à de très nombreuses réalisations sociales et communautaires dans la Région de Boké. Le problème est que, pendant longtemps, elle a été la seule compagnie opérationnelle de la Région. Et comme l’Etat s’y était porté quasiment absent pendant de nombreuses années, les communautés environnantes avaient reporté pratiquement tous leurs espoirs sur la CBG. Sans aucune hésitation, je dirais que la CBG est la société minière qui a procédé au plus grand nombre de réalisations communautaires en République de Guinée. On peut citer : des centaines de kilomètres de routes et de pistes rurales, des dizaines d’écoles, des dizaines de centres de santé, de multiples terrains de sport, de nombreux cimetières, des centres culturels, des fournitures partielles d’eau et d’électricité qui relèvent fondamentalement de la responsabilité de l’Etat, des logements pour certains fonctionnaires locaux, des forages, des ponts,… Les nouvelles sociétés minières dans la Région doivent à leur tour apporter leur part de contribution.

Comment expliquez-vous la récente crise sociale qui a secoué Boké ? Les revendications  des communautés locales se justifient-t-elles à vos yeux ?

C’est une crise qui m’attriste beaucoup. Elle confirme la nécessité de savoir anticiper les conflits afin d’en éviter les excès possibles. Je pense que cette crise est le résultat de frustrations qui trouvent leur origine dans les espoirs déçus de confort minimum des populations subissant les conséquences négatives de l’exploitation minière mais conscientes de l’importance de ces minerais pour le pays. En écoutant et en lisant les médias, je dirais que les principales revendications des communautés locales sont : la réduction des nuisances notamment la poussière latéritique, la fourniture régulière de l’électricité et de l’eau. En considérant la présence de nombreuses sociétés en exploitation dans cette Région, il est difficile de dire que les revendications ne sont pas justifiées. Je considère cependant que sans la violence et le saccage des édifices publics, ces communautés peuvent obtenir progressivement satisfaction avec d’autres méthodes. Il s’agit aussi pour l’Etat de faire preuve d’une réelle transparence sur la disponibilité des ressources destinées aux communautés locales et sur l’utilisation effective de ces ressources pour les communautés. Cependant, l’action de l’Etat n’exonère pas les sociétés minières du strict respect de leurs obligations contractuelles et de leurs responsabilités sociétales propres.

Quelle lecture faites-vous du Décret du Président de la République, qui fait de Boké une zone économique spéciale ?

Je vous réponds : Pourquoi pas ? Je suis toutefois incapable d’exprimer la moindre opinion fondée dans la mesure où j’ignore tout du contenu et de la portée attendue de cette décision.

Selon vous, les sociétés minières évoluant dans cette zone, respectent-elles la législation guinéenne en matière de normes environnementales ?

Aucune société minière n’est autorisée à exploiter sans avoir satisfait à des obligations environnementales et sociales. Ces obligations peuvent aller de la protection d’espèces rares à la relocalisation des habitants de zones attribuées aux sociétés. Les normes environnementales comportent des dispositions générales et des dispositions particulières selon les zones concernées par les études conduites par les sociétés. Les obligations qui s’imposent aux sociétés minières en la matière sont connues de l’Etat, qui a le pouvoir de les contraindre à les respecter. Je ne crois pas cependant que l’on puisse autoriser contractuellement une société minière à transporter de la matière poussiéreuse sur une longue période par de nombreux camions sur des routes non bitumées.

L’Etat guinéen fait-il assez pour amener les compagnies minières à respecter leurs engagements contractuels ?

Si l’Etat n’en fait pas assez, il appartient quand même aux sociétés minières de s’attacher à respecter leurs obligations. En prenant mes fonctions à la CBG en janvier 2010, j’ai commencé par lire entièrement la Convention et les textes successifs qui lient la Compagnie au Gouvernement guinéen. Durant tout mon mandat, je me suis attaché à respecter les obligations mises à la charge de la CBG, même si les coûts  qui en résultaient étaient élevés. C’est une question de crédibilité pour le maintien d’une confiance durable. Mais la confiance n’excluant pas le contrôle, à moins que la corruption ne s’en mêle, l’Etat dispose des moyens appropriés pour vérifier et imposer l’exécution correcte des contrats miniers.

Comment combattre la corruption dans le secteur minier guinéen, à votre avis ?

La corruption en Guinée n’existe pas que dans le secteur minier. C’est l’importance du secteur minier dans l’économie nationale qui lui donne un reflet particulier. La corruption détruit le tissu social et le progrès économique en ce qu’elle réduit et pervertit la combativité de la partie corrompue et autorise une réponse non satisfaisante mais acceptée de la partie corruptrice. L’élimination totale de la corruption dans le secteur minier comme dans les autres secteurs n’aura lieu que lorsque chaque Citoyen de notre pays aura une conscience individuelle de sa responsabilité collective, au regard du devoir envers la Nation.

Quel message particulier avez-vous à lancer à nos lecteurs ?

Je remercie vos lecteurs de l’intérêt qu’ils portent à cet échange. Je leur dis aussi qu’il ne faut pas cesser de débattre des problèmes de corruption, de la responsabilité de l’Etat et de celle des sociétés minières. C’est un débat qui oblige toutes les parties prenantes à faire attention à leurs obligations respectives et à faire preuve de plus de transparence dans les relations avec les populations en général et les communautés locales en particulier. Chacun de nous doit agir avec un patriotisme économique bien compris qui est la synthèse entre une ambition individuelle légitime et l’amour non négociable pour son pays. Ma réussite relative à la tête de la CBG est surtout liée au souci d’exemplarité qui m’a toujours animé mais dans le cas particulier de cette entreprise-clé pour la Guinée, la volonté de faire mieux que tous mes prédécesseurs étrangers.

Propos recueillis par Bachir Sylla

 

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