Idrissa Thiam, Conseiller spécial du Président Alpha Condé : « La Guinée ne sera un pays émergent que si nous tirons le meilleur parti de notre potentiel naturel»

M. Idrissa Thiam est Conseiller spécial du Président Alpha Condé. Cet économiste de formation a longtemps travaillé au Fonds monétaire international où il a été notamment chef de mission et chef de division essentiellement consacrée aux pays africains. Il a aussi une expérience de la Banque mondiale et a été également fonctionnaire dans certains pays africains. Nous l’avons rencontré récemment à Tokyo, au Japon, où il prenait part aux assemblées annuelles 2012 du FMI et de la Banque mondiale. Notre entretien, à bâtons rompus.

La République : M. Thiam, dites-nous en quoi consiste votre rôle de conseiller spécial du Président de la République de Guinée, le Pr Alpha Condé…

Idrissa Thiam : Le Président Alpha Condé m’a demandé de l’assister et d’assister les membres de son cabinet dans le domaine de la coordination de la politique économique. Depuis 14 mois donc je m’atèle à cette tâche. J’ai essentiellement travaillé sur le renforcement de cette coordination et du suivi des réformes. Au niveau technique, j’ai coordonné le travail pour les discussions avec les institutions de Bretton Woods, y compris la finalisation d’un programme à moyen terme avec le FMI qui a été approuvé le 24 février 2012. La conduite des discussions de la première revue de ce programme a été un facteur très important pour le point final. J’ai assisté à la finalisation de ce programme si important qui a permis à la Guinée d’atteindre le point d’achèvement dans le cadre de l’initiative PPTE.

Selon vous, qu’est-ce qui a été le plus déterminant dans le processus qui a abouti à l’atteinte du point d’achèvement par la Guinée? Est-ce le leadership des autorités actuelles du pays ou bien c’est l’indulgence des institutions de Bretton Woods ?

La mise en œuvre des programmes, c’est quelque chose de vital pour le futur de notre pays. En fait, je dirais qu’au cours des deux dernières années, le Président de la République et son gouvernement ont quand même eu l’avantage d’avoir su mettre l’accent sur des objectifs clairs de croissance, de réduction de la pauvreté et de commencer à s’attaquer aux différents problèmes d’organisation de l’économie guinéenne et aux différents problèmes d’amélioration de la gouvernance. Ça a aidé considérablement. Le point d’achèvement n’est pas une indulgence. La dette était excessive pour la Guinée. Il était nécessaire de l’alléger. L’initiative PPTE est une initiative générale qui vise à le faire pour les pays éligibles. La Guinée était éligible depuis. Elle est en fait arrivée au point de décision très rapidement dans le cadre de cette initiative, puisqu’elle l’a été en 2000. Mais, en fait, le point d’achèvement est accordé à des pays qui font des progrès dans la mise en œuvre des politiques de réformes qui sont nécessaires pour la croissance et la réduction de la pauvreté.

Malheureusement, notre pays a connu une certaine instabilité. Nous avons quand même des problèmes de gouvernance qui sont jusqu’à présent très aigus. Tout ceci a fait que, dans la mise en œuvre des programmes sur la base desquels les bailleurs de fonds évaluent la Guinée, quand on faisait un pas en avant, on faisait des pas en arrière. Ils ont appelé cela l’attitude du Yoyo. C’est ce qui a fait que nous n’avons pas atteint le point d’achèvement très rapidement. Le Yoyo a disparu au cours des années 2011 et 2012. Puisque le gouvernement était déterminé, le programme de référence a été exécuté avec succès. Le programme à moyen terme auquel je faisais référence, depuis qu’il a été mis en place au cours de cette année 2012 est aussi en train d’être exécuté avec succès.

Si la Guinée a atteint le point d’achèvement, c’est aussi lié au succès-là, qui a permis la revue de ce programme. Il y a aussi d’autres déclencheurs sur lesquels le gouvernement a travaillé. Comme le président le dit lui-même, je dirais que si tout ceci a pu être fait, c’est parce qu’il y a eu la stabilité sociale. Les sacrifices consentis par les populations ont permis de stabilisé la situation macro-économique. Je crois qu’il faut rendre hommage au peuple de Guinée d’avoir accepté ce sacrifice, jusqu’à ce qu’on arrive au point d’achèvement.

Je dirais que, probablement, nous avons encore d’importants sacrifices à consentir. Puisqu’en vérité, la Guinée ne sera un pays émergent que si nous tirons le meilleur parti de notre potentiel naturel, notre avantage comparatif, notamment dans les secteurs agricoles, dans la production hydroélectrique et minier. Si nous réussissons à aller au-delà de cela et nous appuyer sur ces secteurs pour faire une diversification de l’économie, cela va générer de l’emploi. Cette diversification, c’est elle qui pourra nous rendre émergent et transformer l’avenir de la Guinée.

Vos évoquiez à l’instant les efforts consentis par le peuple de Guinée. Maintenant qu’on y est, la demande sociale devient plus forte. Pensez-vous que le gouvernement est en mesure d’augmenter les salaires des fonctionnaires, comme l’exigent les syndicats ?

Les attentes liées au point d’achèvement sont élevées. Je pense que c’est tout à fait normal. Même si cela ne peut pas résoudre tous nos problèmes. Après les sacrifices, comme disent les Anglais, il faut donner rapidement des éléments qui font gagner quelque chose. Je pense que le Président a déjà annoncé une augmentation des salaires. Quelque chose d’autres pourrait être faite dans ce domaine encore. Mais il faut comprendre que l’équilibre macroéconomique conduit à une certaine maitrise de ces évolutions. Donc, ce n’est pas n’importe quoi qui serait possible.

Mais, de manière générale, je dirais que l’avantage le plus important qu’on peut attendre de l’atteinte du point d’achèvement, c’est d’avoir la capacité de nous atteler à certains de nos besoins urgents. Je signalerais en premier lieu le problème d’électricité à Conakry et dans les villes de l’intérieur du pays. Il est important d’utiliser une partie de l’allègement de la dette tiré du PPTE pour réaliser les investissements nécessaires et résoudre ce problème, qui permet une croissance plus forte et, donc, une amélioration des conditions de vie des populations.

L’annulation d’une importante partie de la dette extérieure guinéenne, grâce au PPTE, donne la possibilité au pays de se ré-endetter. A votre avis, qu’est-ce que les autorités guinéennes doivent faire pour que le nouveau cycle de ré-endettement ne pèse pas trop sur l’économie guinéenne comme par le passé ?

Bien sûr que la marge de ré-endettement est possible. Mais il ne faut pas retourner massivement dans le problème qu’on eu du mal à résoudre. Donc, il faut être prudent. Nous avons des analyses de soutenabilité et de la viabilité de la dette qui sont conduites. Il faut veiller à ce que la Guinée ait des financements concessionnels et surtout que ce soient des financements qui servent à la croissance de l’économie, à la réduction de la pauvreté.

D’où pourraient venir ces financements ?

Tenez-vous bien, on emprunte pour faire un projet productif qui nous rapporte des revenus. Cet emprunt ne sera jamais soutenable. L’emprunt devient insoutenable si on le met dans des investissements qui ne rapportent rien du tout. Il faudrait prendre des mesures de bonne gestion économique et de bonnes pratiques de gouvernance.

La Guinée a besoin de fonds pour investir notamment dans le secteur minier. Rien que pour le projet Simandou, on parle d’un montant de 7 milliards de dollars américains. Où trouver ces fonds ?

Simandou est considéré comme un investissement économique, pas seulement un investissement du Gouvernement. Il faut absolument faire une séparation étanche entre le budget de l’Etat et la réalisation de ce projet. Pour Simandou, vous parlez de 7 milliards de dollars, c’est probablement plus, comme investissement nécessaire pour la réalisation de ce projet. Or, le PIB de la Guinée, c’est un peu plus de cinq milliards de dollars. Donc, le projet est plus gros que le PIB de la Guinée, même par votre estimation.

Si on devrait emprunter, il sera plusieurs fois plus gros que le budget de l’Etat. C’est quelque chose qui ne serait pas soutenable. Donc, les schémas financiers qui sont envisagés, c’est que ce projet soit réalisé par des professionnels du secteur qui ont la capacité de réaliser cet investissement. La partie des infrastructures qui, dans le montage, pourrait peser sur le gouvernement, serait aussi financée par des partenariats publics-privés qui n’engageraient ni un endettement direct de l’Etat ni une garantie de l’Etat. Si l’Etat doit s’exposer à ces investissements, bien qu’ils soient productifs, compte tenu de sa taille, cela déstabiliserait les finances publiques.

Selon les projections du FMI, la Guinée connaîtra un taux de croissance de plus de 14% à l’horizon 2017. Qu’est-ce qui expliquera cette performance selon vous ? Est-ce l’apport du secteur minier ou bien ce sont les retombées de l’annulation de la dette résultant de l’initiative PPTE ?

La Guinée commence à avoir une croissance robuste. Nous avons maintenant un taux de croissance de l’ordre de 5% par an depuis qu’on a stabilisé la situation macro-économique et que l’inflation a commencé à baisser. Ce n’est déjà pas mal, puisque le taux de croissance naturelle de la population est autour de 2,5%. On peut avec ce taux de croissance améliorer le revenu par tête d’habitant. Mais cela prendra beaucoup de temps à ce niveau de croissance pour que le pays sorte de sa situation actuelle.

Les projections du FMI prennent en compte la réalisation des grands projets miniers qui, si tout est fait conformément au calendrier, pourrait commencer à produire à partir de 2015. Cela permettra, effectivement de porter le taux de croissance à deux chiffres, même au niveau assez élevé de 14,2%. Donc, ce sont les nouveaux projets miniers, ajoutés à une croissance de fond de l’ordre de 5 à 6 % par an du reste de l’économie qui conduiront à ce taux de croissance.

De façon un peu plus globale, quelle lecture faites-vous de l’impact de la crise persistance dans la zone euro sur les économies de l’Afrique subsaharienne ?

L’Afrique dépend beaucoup de l’Europe. Des pays occidentaux qui sont en crise en ce moment, à cause de notre intégration verticale, par le commerce, par l’assistance extérieure, à travers l’aide publique au développement, mais aussi par l’apport de nos populations émigrées dans ces pays. Donc, la persistance de la crise de la zone euro a une incidence négative sur nos économies. Elle a aussi une incidence négative du fait que le rétrécissement de la demande dans ces pays de la zone aurait tendance à réduire les prix des matières premières que nous exportons. Ce qui, en fait, donne des conditions de rémunérations défavorables à nos activités et, donc, décourage la formation du revenu dans nos pays.

Mais il faut quand même dire, et ça a été souligné au cours des Assemblées annuelles du FMI et de la Banque Mondiale à Tokyo, que les économies africaines ont eu une très forte résilience au cours de cette période de crise. L’Afrique, avant la crise qui a commencé en 2008, avait une croissance du PIB de l’ordre de 5%. Entre 2008 et 2011, cette croissance a fléchi, pour refléter en fait ces influences que je viens d’indiquer. Mais les économies africaines ont bien récupéré et sont revenues encore à une moyenne de 5%. Les perspectives indiquent que si cette crise continue d’être maitrisée, nous resterions à ce taux de croissance pour un certain moment. Donc, l’Afrique a montré une certaine résilience. Il faut d’ailleurs dire, de manière générale, que les prévisions de long terme de l’économie mondiale mettent beaucoup d’espoir sur l’Afrique.

Les pays les plus industrialisés qui étaient pendant longtemps les moteurs de la croissance mondiale sont en crise. Ensuite, les pays émergents ont commencé à porter cette croissance. Mais ces pays émergents étant tellement intégrés à ces pays industrialisés en crise commencent eux aussi à voir leur croissance fléchir. L’Afrique, par contre a eu une meilleure résilience et les perspectives à long terme indiquent qu’il y aurait une main d’œuvre importante en Afrique. Et nous devrions, en fait, chercher à nous organiser de sorte à pouvoir prendre un rôle plus important dans la direction de l’économie mondiale.

Quelle appréciation faites-vous, enfin, sur les Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale de Tokyo ?

Les Assemblées de Tokyo ont été d’une très grande inspiration pour les gestionnaires des économies à travers le monde. Le Japon est un des pays les plus industrialisés au monde. En fait, c’est un pays qui, comme nous l’avons appris ici à Tokyo avait bénéficié des financements du Fonds monétaire international, quand il avait rejoint cette institution, tout comme nos pays bénéficient de ces financements de nos jours. Mais, très rapidement, le Japon est devenu un pays pourvoyeur de fonds pour le FMI et de fonds d’assistance publique au développement. Le Japon est un pays d’inspiration pour nous autres qui sommes en train de rechercher l’émergence aujourd’hui.

Et les assemblées du FMI et de la Banque mondiale ont essayé de marquer cette inspiration. Au cours de son discours, à la plénière de ces assemblées, Mme Christine Lagarde a insisté sur la nécessité de consolider la stabilité macro-économique, de lutter contre l’inflation pour relancer la croissance et les emplois. Ce discours a souligné l’importance de la coopération internationale et indiqué que le moment est certainement venu pour ces institutions de regarder de plus près les aspects de relance et de croissance de l’économie, de création d’emplois. Tout ceci est une nouvelle inspiration de la direction que les politiques de gestion de l’économie mondiale sont en train de prendre. Et c’est une inspiration pour nous autres qui aspirons à l’émergence.

Le discours de JimYong Kim, le nouveau Président de la Banque mondiale, a aussi été très inspirateur. Il a montré comment la Banque mondiale a changé à travers le temps et indiqué un plan d’actions pour transformer cette institution de développement, en passant d’une institution de gestion de la connaissance à une institution basée sur le résultat, à la recherche de solutions aux problèmes concrets qui se posent. Nous pensons vraiment que c’est une nouvelle ère qui sera bénéfique, en particulier, pour les pays africains.

Propos recueillis à Tokyo par Bachir Sylla
Envoyé spécial du Journal La République

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