Dr Mory Fofana, Directeur du Laboratoire de contrôle de qualité des médicaments : « Nous avons énormément de difficultés en matière d’équipements et de réactifs »

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Perçu comme étant le maillon faible d’une longue chaine, le Laboratoire de contrôle de qualité des médicaments a un ardent défenseur : Dr Mory Fofana, son directeur. Dans un entretien qu’il nous a accordé en février dernier, il est revenu sur les efforts actuellement en cours pour redonner corps et âme à ce laboratoire confronté, selon lui, au manque de moyens tous azimuts pour pouvoir jouer plein son rôle régalien. Dr Fofana se prononce par ailleurs sur le marché illicite de médicaments en Guinée et la corruption dans ce secteur vital du système de santé guinéen. Lisez !
La République : Dr Fofana, présentez-nous le Labo de contrôle de qualité de médicaments dont vous êtes actuellement le directeur.

Dr Mory Fofana : Notre structure existe depuis très longtemps, sous différents noms. Mais, récemment, c’est un décret datant de mars 2011 qui a créé le Laboratoire de contrôle de qualité dans son statut actuel. Notre rôle c’est le contrôle des médicaments, à proprement parler. Ensuite, subsidiairement, nous avons aussi les autres denrées alimentaires en attribution. Donc, notre structure est baptisée Laboratoire de contrôle de qualité des médicaments, mais dans nos attributions, il est prévu aussi le contrôle des eaux et des aliments. Nous travaillons en appui de trois systèmes de contrôle.

Le premier, c’est un contrôle de l’Administration, celle de la Direction de la Pharmacie et des laboratoires, qui donne une autorisation de mise sur le marché du médicament en Guinée. Nous appuyons ce service dans cette fonction, parce que nous devons apprécier et donner un avis technique pour que l’acte d’autorisation puisse être soutenu. Le deuxième, c’est la Pharmacie centrale de Guinée, qui est chargée de l’approvisionnement des structures de santé en médicaments de qualité. Nous appuyons celle-ci au cours des appels d’offres d’approvisionnement pour vérifier la qualité des médicaments avant de conclure les marchés. Le troisième niveau, ce sont les structures de contrôle régalien de l’Etat, comme l’Inspection, les services de police et autres qui pourraient, éventuellement faire des prélèvements de produits suspects ou en routine sur le terrain et les soumettre au contrôle du Laboratoire.

Ce dernier cas que vous venez d’évoquer arrive souvent à votre niveau ici ?

Comme je viens de le signaler plus haut, nous avons, statutairement, démarré en mars 2011, mais en réalité ce démarrage reste encore timide, pour des raisons multiples. Entre autres, pour des raisons budgétaires. Nous n’avons de budget de fonctionnement pour le moment. Nous avons énormément de difficultés en matière d’équipements et de réactifs. Le personnel, on en a reçu suffisamment du ministère de la Santé et de l’hygiène publique pour effectuer le travail. Mais, les autres aspects, ce sont les conditions de travail. Comme vous pouvez vous-même le constater, nous n’avons le courant. Or, nous forcément dépendant de l’eau et de courant. Les autres exigences, c’est par exemple l’adéquation des locaux par rapport au travail que nous avons à faire.

Vous voulez nous faire comprendre par-là que vous n’êtes pas suffisamment dotés pour un meilleur contrôle la qualité des médicaments auquel on attend de vous ?

Présentement, nous avons le minimum pour faire le contrôle de qualité, mais manquons de beaucoup. Comme je l’ai dit plus haut, notre labo a existé depuis très longtemps. C’est un vieux labo, mais qui a existé sous différents noms. D’abord, il a existé en tant qu’unité de la Pharma Guinée. Avec les différents changements de statut, il a cessé d’être un service de la Pharma Guinée, pour devenir un service à part entière. Ensuite, c’est devenu un démembrement de l’institut de la santé publique dont le siège à côté du pont 8 Novembre à Kaloum. Il est devenu une entité à part entière depuis Mars 2011. Donc, par rapport à tout ça, il y a toujours eu des équipements plus ou moins adaptés, vétustes, en bon état, en mauvais état, qui ont toujours existé. Mais au jour d’aujourd’hui, beaucoup de ces équipements sont hors d’usage. Nous nous battons en ce moment pour renouveler l’équipement et nous doter de réactifs dont la plus part étaient déjà périmés, donc hors d’usage.

Beaucoup de gens pensent que la prolifération des pharmacies parallèles en Guinée est due à l’inefficacité de votre service qui ne jouerait pas véritablement son rôle.

C’est difficile de dire qu’ils n’ont pas raison. Mais, à mon sens, c’est une mauvaise compréhension du problème. Je travaille actuel sur un document de politique de contrôle de qualité, qui doit se comprendre sur deux plans. Le premier plan, c’est l’assurance qualité, qui ne relève pas que du Laboratoire. Celui-ci n’est qu’une phase du contrôle de qualité. Nous sommes comme un prestataire. Le contrôle à proprement parlé est exercé par d’autres structures, notamment la Direction nationale de la Pharmacie, l’Inspection générale du ministère de la santé, les services de police et de gendarmerie qui sont sur le terrain. Et ce contrôle, d’une manière générale concerne le produit intrinsèque, le contrôle des prix de produits, le contrôle des taxes, des impôts. Il y a aussi la réglementation de la consommation, les limitations de vente, les infractions, la publicité.

Tous ces aspects font partie du système de contrôle qui n’est pas tous assuré par le Laboratoire de contrôle de qualité. Donc, le Laboratoire est un élément d’un ensemble qu’il faut construire et développer. Actuellement, nous sommes en train de réfléchir sur la façon de clarifier tout ça à travers un écrit et amener le consensus des acteurs à une politique de contrôle de qualité dans notre pays pour que nous puissions aller de l’avant.

Elaborer une nouvelle politique suppose que l’ancienne a montré ses limites, donc inappropriée, non ?

Les politiques sont appliquées de manière tacite. Mais il n’y a pas un document de politique de contrôle de qualité. En tout cas, pas à ma connaissance. Je n’ai pas vu un document de contrôle de qualité des médicaments dans notre pays. C’est pourquoi, nous sommes en train en ce moment de réfléchir à un système général où on va interpeller les différents acteurs de la qualité et du contrôle, pour que chacun comprenne qui fait quoi.

Quel regard portez-vous sur le marché illicite de médicament en Guinée ?

Nous déplorons l’existence du marché illicite de médicaments qui est observé par tout le monde dans l’impunité. Cela nous gène en tant que professionnel. Pour devenir pharmacien, il faut quand même des études très prolongées. C’est au terme de 20 ans d’études qu’on devient professionnel de la Pharmacie.

Votre Labo est-il à l’abri du phénomène de la corruption qui mine le secteur du médicament en Guinée ?

La corruption pourrait s’exercer ici, si demain, quelqu’un vient donner de l’argent pour qu’on apprécie la qualité de ses produits. Ça pourrait s’exercer de cette façon dans un service de contrôle. Pour le moment, nous n’en sommes pas là. Nos contacts privilégiés, comme je l’ai dit auparavant, c’est l’administration. C’est la Pharmacie centrale qui fait des achats sur la base d’appels d’offres. Donc, elle a besoin de s’assurer de la qualité avant d’acheter. Je ne pense que la PCG puisse corrompre le laboratoire pour avoir son approbation avant d’acheter les médicaments.

Quels sont vos rapports avec les sociétés qui importent le médicament en Guinée ?

Nous n’avons aucun contact particulier avec les importateurs de produits, à part la Pharmacie centrale de Guinée, qui fait des achats au compte de l’Etat, par appels d’offres, et qui implique le service de contrôle de qualité. Le principe actuel, c’est qu’au moment où on autorise un médicament sur le marché guinéen, c’est en ce moment que la Direction nationale de la Pharmacie, au niveau du ministère de la Santé apprécie les dossiers et conclue si ledit médicament est bon à être utilisé, est pertinent pour le pays, est conforme à nos besoins pathologies. On appelle cela AMM (autorisation de mise sur le marché).

Une fois cela obtenu, les importateurs agréés sont libres de commander un tel produit. Ils n’on pas le droit de commander un produit qui n’est pas passé par ce système. Au cours de cette procédure, le laboratoire est contacté pour prêter service sur la qualité intrinsèque des produits. A part cela, nous n’avons pas de contact direct avec les importateurs agréés. D’autres contrôles peuvent s’exercer, notamment par les inspecteurs qui sont sur le terrain, dans les régions. Ils peuvent constater que telle société a importé des médicaments qui ne sont pas enregistrés. Ça c’est une infraction qui ne relève pas de la compétence du Laboratoire.

Avez-vous, par ailleurs, un droit de regard sur la qualité des produits offerts à la Guinée par les ONG et autres institutions nationales et internationales ?

Le principe veut que tout médicament qui doit être fabriqué ou importé en Guinée passe par le Laboratoire de contrôle de qualité. Mais pour des raisons que j’ai déjà avancées, et puisque nous sommes à nos premiers pas, par rapport au processus, nous sommes en train de nous battre pour fonctionner. Donc, nous ne sommes pas en plein régime. Pour le moment, nous n’avons pas été sollicités par rapport à un problème de dons.

Si vous aviez un appel à lancer à l’endroit des autorités et aux populations guinéennes, quel serait-il ?

Je voudrais faire comprendre aux populations guinéennes de suivre les principes, les structures officielles de santé pour leur approvisionnement en médicaments. Parce que, quelle que soit l’attention, la vigilance de quelqu’un, y compris nous, on ne peut pas voir un médicament dans la rue pour dire qu’il est bon ou qu’il ne l’est pas. Donc, notre sécurité c’est aller dans une structure de santé officielle, qui est censée n’avoir que des documents contrôlés et par conséquent, ça nous met à l’abri. Des gens, courent parfois derrière le prix des médicaments, alors que, aussi bien dans le domaine du médicament que dans d’autres domaines, les faux foisonnent. Avec la mondialisation, tout peut circuler si on ne s’insert pas dans un système contrôlé.

Ce qui intrique plus d’un Guinéen actuellement, c’est qu’il y a souvent une complicité entre les professionnels de santé et les marchands illicites de médicaments…

Notre Labo est certes un service public, mais pas un service populaire. On n’a pas de contact avec les consommateurs par à cette question. Cela nous met donc à l’abri de telles situations. Ce que vous soulignez est possible… Mais nous, notre mission, c’est la protection de la santé publique, en termes de prévention. Parce qu’il ne faut pas attendre le danger pour se lever. En principe, tous les professionnels du médicament savent qu’il y a un contrôle qui doit se faire. Et on se bat pour que ce contrôle se fasse chez nous. Cela se fait dans tous les pays du monde. Et, comme le chef de l’Etat l’a dit, nous volons que la Guinée soit un pays normal. Même si nous ne sommes à la performance, en équipements ou en connaissances, mais il faut que ce système soit compris et accepté par tout le monde, à savoir que sans contrôle tout est possible. Si les gens savent qu’il y a un contrôle, cela peut limiter les intentions malveillantes.

Propos recueillis par Bachir Sylla

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