Alphonse Ngom, économiste : « Il faut parfois se détacher des analyses du FMI, parce les gouvernements s’arrangent toujours à faire au moins ce qu’on leur demande pour avoir de l’argent»

 (Guinée Eco)-Un journaliste de votre en ligne a récemment pris part à l’évaluation du niveau de réalisation des promesses du Président de la République de Guinée et de son gouvernement dans le secteur de l’économie et des Finances. Dans ce cadre de ce projet mis en œuvre par l’Association des blogueurs de Guinée (Ablogui) à travers sa plateforme Lahidi.org, il s’est entretenu avec l’économiste Alphonse Ngom, Directeur de la Société Africaine d’Etudes et Ingénierie financière (SAEIF), qui s’est prononcé sur un certain nombre de questions relatives notamment aux finances publiques guinéennes.

Guinee-eco.info : Quel regard portez vous sur la gestion des finances publiques en Guinée ces dernières années ?

Alphonse Ngom : De 2011 à 2013, il y avait un élan d’assainissement des finances. Avec l’aide du FMI et de la Banque Mondiale des programmes ont été mis en œuvre au niveau des ministères de l’Economie et des Finances et du Budget. En 2014, une évaluation de la Banque mondiale faisait état d’importants progrès en matière de restructuration des régies financières de l’Etat : Impôts, Douanes, Trésor public et autres. Tout a été centralisé et donnait l’impression que le gouvernement voulait prendre en main la gestion des finances publiques en Guinée. Du coup, il y a eu des retombées, comme l’atteinte du point d’achèvement de l’IPPTE en septembre 2012.

C’était la première que la Guinée était admise dans ce processus. Cela permis d’annuler deux tiers de la dette extérieure de la Guinée. Le pays avait désormais la possibilité d’investir, au lieu de se contenter uniquement de payer les salaires des fonctionnaires et de faire face au service de la dette. C’est après ça que même l’élan d’appuyer le secteur privé est apparu. On a alors commencé à simplifier les procédures de création d’entreprises au niveau de l’APIP et au niveau de la douane. On a mis en place, un guichet unique. Tout cela était une base pour aller vers l’économie libérale.

On a voulu élargir l’assiette fiscale. Actuellement la Guinée a une assiette fiscale de 13,5 %. Mais si vous calculez réellement ce qui entre dans le pays et ce que l’Etat perçoit, vous ne pouvez pas avoir 13 %, parce qu’il y a beaucoup de choses qui font que structurellement c’est difficile d’y arriver. La preuve, c’est quand les opérateurs économiques ont refusé le scanner au niveau du Port autonome de Conakry.

L’élan de 2012 s’est heurté à des contraintes politiques, avec les manifestations publiques de l’opposition, mais aussi à l’effet de crises sanitaires comme Ebola entre 2014 et 2016 et maintenant le Coronavirus en 2020.

Dans ces promesses, si vous pouvez réellement voir une concrétisation, c’est tout à fait au début. Mais entre 2016 et 2017, le taux de croissance de PIB guinéen était assez important. C’est vrai que, quand on part de zéro, en matière de croissance, facilement on est 7% !

Guinee-eco.info : Après le PPTE, la Guinée a décroché un nouveau programme avec le FMI et la Banque Mondiale, qui est actuellement en cours d’exécution. A votre avis, y a-t-il une amélioration dans la gestion de ce programme ?

Alphonse Ngom : C’est difficile pour moi de répondre à cette question. C’est le FMI qui évalue ce programme. Et cette institution a toujours cet aspect diplomatique, qui fait que, souvent tout est enrobé. Il y a toujours le « oui mais ». Et c’est le mais qui souvent plus important. Quand ils vous donnent un programme, ils mettent des critères en annexe. Les gouvernements, pas de la Guinée seulement, s’arrangent toujours à faire à peu près ce qu’on demande. Même s’il faut faire des simulations de situations financières. Cela peut-être par exemple, une situation économique ou financière périodique.

Donc, il faut parfois se détacher des analyses du FMI, parce les gouvernements s’arrangent toujours à faire au moins ce qu’on leur demande pour avoir de l’argent. Si bien que chaque fois, les revues sont toujours concluantes. Vous verrez rarement une revue de programme du FMI en Guinée, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou ailleurs qui ne soit pas concluante. De fois, c’est tellement flagrant, on dit simplement : « on reconduit la même chose ». Mais ça, c’est extrêmement rare !

Mais ce qui a un peu changé, c’est la sécurisation des fonds publics au niveau budgétaire, en matière de décaissement, de procédures en le ministère du Budget, le ministère des Finances, la Banque Centrale et le Trésor public. Actuellement c’est relativement mieux sécurisé qu’avant. Toute la procédure de décaissement est digitalisée et les délais sont raccourcis pour le traitement des dossiers au niveau des différents services. Maintenant est-ce que les gens respectent cela ou pas, je ne saurais l’affirmer d’emblée.

Guinee-eco.info : Et au niveau des impôts ?

Alphonse Ngom : Aux impôts, c’est un éternel projet. On a créé le NIF, mais il y a des passoires. Si je vous donne mon propre exemple, on a du mal à s’inscrire au NIF. Notre entreprise n’est pas répertoriée au niveau du service des grandes entreprises, mais des petites entreprises pour lesquelles le NIF n’est pas obligatoire. Tout au plus, quand tu as un marché avec l’Etat, celui qui te paie retient 10% au profit de l’Etat qu’il doit verser au Trésor public. Moi je préfère ça, parce que le NIF oblige la production mensuelle de l’Etat financier de l’entreprise à déposer aux impôts. Moi je n’ai pas le temps matériel de faire le bilan de mon entreprise chaque mois. Chaque année, oui.

Le NIF, quand il a été créé, était censé prendre en charge cette problématique, en introduisant tous les instruments qui vont avec ; c’est-à-dire : la facturation, l’organisation de la gestion, les facilitations (parce que l’entreprise n’est pas obligée de payer l’impôt dans tout ce qu’elle gagne)…Donc, ça ne suffit pas de créer le NIF, il faut créer tout un environnement pour ce service puisse jouer pleinement son rôle.  

Guinee-eco.info : Que pensez-vous du partenariat public-privé en Guinée actuellement ?

Alphonse Ngom : Il y a des textes qui permettent de nos jours à un partenaire de venir construire en centrale thermique, produire de l’électricité et la vendre à l’Etat. Il y en a actuellement trois ou quatre centrales opérationnelles à Conakry. Si on a pu le faire, c’est parce qu’il y a un environnement qui permet de réaliser cela.

Guinee-eco.info : Qu’en est-il de la maitrise de l’inflation ?

Alphonse Ngom : Là aussi, c’est une des réussites du régime actuel. Depuis 2011, l’inflation est en dessous de 10%. Avant, on a enregistré des taux de plus de 20 %. Honnêtement, la maitrise de l’inflation est un acquis que les autorités actuelles peuvent brandir comme trophée de guerre.

Guinee-eco.info : Est-ce que, selon vous, les systèmes de paiement se sont développés en Guinée ces dernières années ?

Alphonse Ngom : Je pense que la Banque Centrale de la République a pris des dispositions dans ses textes pour faciliter tout ce qui est monétique, en l’encadrant. Il y a quelques années, le transfert d’argent n’était pas licite en Guinée. Quand Orange a commencé, elle a devancé les textes de la Banque centrale. Maintenant il suffit de se conformer aux textes qui existent pour faire le transfert d’argent. Aujourd’hui, il y a de nombreux services financiers dans le pays. Orange et MTN ont toutes les deux leurs services de transfert. Certains développements, dans un pays, sont imposés par le contexte global mondial.

Guinee-eco.info : Quelle appréciation faites-vous des faciliter données aux populations de payer certains services de l’Etat au niveau des banques commerciales ou des sociétés de téléphonie mobile ?

Alphonse Ngom : C’est bien de pouvoir payer les vignettes, les factures d’eau et d’électricité. Mais il faut lire ce qui est en bas de tout ça. Combien ça coûte à l’Etat ? Et combien ça coûte au consommateur ? Quelle est la convention qui lie l’Etat aux compagnies privées ? Tout cela me paraît flou. On ne sait pas si l’Etat s’en sort dans ce jeu informatique.

Propos recueillis par Bachir Sylla

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